VÉLO DES CHAMPS, BICYCLETTE DES VILLES, LES SALLES OBSCURES et L'ECHELLE SOCIALE INVERSÉE par TH. MORALES

Dernières heures en danseuse d’un confinement berrichon


Le 11 mai se profile, les gants sur les cocottes ; l’exécutif sourcilleux prêt à reconfiner le pays au moindre faux pas. Les commissaires ne rigolent pas avec la sécurité sanitaire. La voiture-balai a charrié trop d’abandons ces deux derniers mois. 
La prudence est de mise, le coup de pédale sera fébrile dans les premières semaines de mai, les jambes cotonneuses, le moral chancelant, l’arrivée hypothétique, à l’automne peut-être, sur l’été planent encore tant de doutes. La descente s’annonce donc longue et périlleuse, ne nous laissons pas emporter par le vent de la liberté qui souffle rarement dans les fesses, nous avertit la direction de course. C’est les traits tirés que les Français prendront progressivement le départ, la peur de la fringale est dans toutes les têtes, il faudra être endurant, gérer les étapes du déconfinement et conserver assez de jus pour atteindre la ligne de la rentrée, cet horizon impossible. 

Vélo / Bicyclette: ne confondez plus!

Dans ce prologue, la ville bruisse, à nouveau, les commerçants astiquent leurs rayons, les coiffeurs peaufinent la signalétique dans les salons, chacun règle son dérailleur pour éviter la panne mécanique, le parcours ne sera pas une promenade de santé. Il s’agit de trouver la bonne vitesse de roulement, le peloton doit rester groupé, les échappées solitaires sont interdites par le règlement intérieur. Dans les bureaux et les écoles, on réfléchit à l’instauration d’une voie unique de circulation, le double sens banni des « open space », les « arrêts gel » désormais obligatoires comme le port du masque ou du casque, la hantise du procès freinant l’élan des plus vaillants. Et puis, la météo vient jouer les trouble-fête, alors qu’il a fait un temps admirable depuis que l’on a remisé nos vélos au garage, le ciel se voile. La pluie s’invite pour calmer nos ardeurs vélocipédiques. Pile au moment où chaque citoyen a obtenu son bon de sortie : 100 bornes de routes départementales, de côtes vicieuses, de faux-plats qui font suer et d’entrées de villes qui ressemblent à la caravane publicitaire du Tour. 


Ce matin, dans mon Berry pour encore quelques heures, j’ai jeté un œil attendri sur mon mi-course des années 80, modèle hybride d’une marque disparue, licorne entre le tromblon de grand-papa et la bécane de compétition quand notre nation savait produire et fabriquer à la maison. On peut vénérer la bagnole et le vélo, ces deux objets indomptables ont, dans mon esprit, la même capacité à compresser le temps et à faire vriller l’imaginaire. Je me permets ici de préciser la différence entre le vélo et la bicyclette, trop souvent confondus, deux univers qui s’ignorent fondamentalement, deux mondes qui ne partagent pas les mêmes valeurs sportives, ni la même éthique. Il suffit de réécouter Michel Audiard ou de lire René Fallet, notamment Le Vélo paru chez Denoël en 1992 et réédité en 2013 pour s’en convaincre. « Rien de commun. Rien à voir. Rien à faire. La bicyclette, les amateurs de vélo sont formels sur ce point, injustes s’il le faut, odieux jusqu’au racisme, la bicyclette n’est pas un vélo ». La bicyclette est aujourd’hui principalement un moyen de déplacement urbain, on ne peut nier son côté utilitariste et sa visée idéologique censée lutter contre la voiture. Le vélo s’élève dans d’autres cieux, il tutoie l’Art, son allure ne trompe pas, il est léger, rapide, il pénètre dans l’air, son inconfort est signe de performances, on n’y adjoint ni un moteur électrique, ni des sacoches, on ne l’enlaidit pas, il est intouchable, souvent inaccessible, nécessitant une condition physique optimale. 


Rouler sur des boyaux fut longtemps le rêve des enfants des années 1970, un rite de passage vers l’âge adulte. L’usage du vélo est réservé aux seigneurs des provinces, loin des agglomérations. 
Il ne se fond pas dans un décor bétonné, il accepte seulement les pavés lors du Paris-Roubaix (reporté en octobre 2020). Son propriétaire amateur n’hésite pas à se grimer en coureur professionnel, cuissard et dossard, il possède sa propre esthétique, sa propre culture, ses codes à lui. La bicyclette transporte, le vélo emporte. Avant le Covid-19, j’avais naïvement cru qu’au printemps venu, je pourrais exposer mes mollets fermes aux habitants de mon quartier et enfourcher mon fier destrier. Mais la ville rappelle à eux, les confinés des campagnes qui rêvaient de sorties à l’air libre. Dans un mois ou dans un an, comme disait Sagan (Françoise ou Peter), j’ai bon espoir de remonter sur ma machine.

La distanciation sociale aura la peau des salles obscures

Le cinéma va-t-il devenir une attraction jaunie comme ces sports anciens ou ces loisirs démodés, le jeu de paume et le bilboquet de nos arrière-grands-parents ? Un Luna Park pour adolescents des années 1950-1990 qui y trouvaient un refuge pour flirter et s’évader, juste pendant deux heures, deux heures pleines à eux, confinées dans leur jeunesse et leurs espoirs, loin des parents, des professeurs, des brides de la surveillance organisée. La distanciation sociale tuera-t-elle ce divertissement et cet espace de liberté ? Les générations futures nous croiront-elles quand on évoquera nos folles années ? Oui, il existait, à l’intérieur des villes, des lieux clos, réunissant des dizaines de personnes à la même heure, dans les éternuements et l’odeur des chips au vinaigre, les bousculades parfois à la sortie et la queue aux toilettes. On se tenait même la porte, il arrivait que nos doigts se touchent. Certains frôlements n’étaient pas désagréables. Tous les enfants tristes du monde d’avant qui pleurent la disparition de Robert Herbin et de son heaume frisé me comprennent. Notre sociabilité a pris, ces dernières semaines, un tournant dramatique. Un coup de massue, mon Général. 

L'échelle sociale inversée 


À quarante-cinq ans, j’avais réussi ma vie. Je tutoyais des académiciens, je déjeunais, chaque mercredi, avec des avocats d’affaires dans un restaurant où la blanquette se vend au prix du caviar, des patrons de presse me demandaient conseil sur la bonne ligne éditoriale à adopter, il m’arrivait même de prendre le thé chez la veuve d’un capitaine d’industrie. J’avais mon rond de serviette chez un réalisateur césarisé et mon plus proche confident était un ex-haut-magistrat médiatique. J’étais comblé. J’avais même un ami communiste. Mon orgueil rasséréné. Comme dans une chanson d’Aznavour, mes relations étaient « haut placées », « décorées », « influentes », des « gens bien » en vue. Je recevais parfois une lettre manuscrite d’un grand acteur français qui cajolait mon hypocondrie nostalgique. Un soir d’été, avec mon père, nous avions levé les quatre roues d’une Porsche sur une départementale déserte, à des vitesses inavouables, avec le sentiment réconfortant de retomber sur nos pattes. On peut dire que j’avais réussi ma vie.

La Nation se passe bien de nous

Et puis, un virus venu d’on ne sait où et un confinement berrichon m’ont obligé à revoir le sens de mon existence. M’étais-je trompé sur toute la ligne ? Aurais-je été mystifié ? Le mystère s’épaississait. Vingt-quatre heures après mon installation à la campagne, isolé et désorienté, je devais me rendre à l’évidence que cette vie parisienne ne m’amènerait pas très loin sur les chemins de la ruralité austère. Je faisais l’amer constat de la fragilité de toutes mes relations qui se trouvaient aussi désœuvrées que moi. Nous prenions vaguement conscience collectivement que la Nation se passerait de nous. Elle exigeait qu’on reste chez nous et qu’on se taise, si possible ! Nous pourrions gêner les autres, ceux qui contribuent à l’intérêt général. Tout notre savoir aussi brillant soit-il, était complètement inutile dans la situation actuelle. Nous ne servions à rien. Pour parler et écrire, parader et fantasmer, nous étions des champions. Quant à guérir, nourrir et protéger la population, notre incapacité à agir, était flagrante. Les difficultés ont commencé, dès le deuxième jour, à se faire sentir. Mon automobile datant de 1995 ne voulait pas démarrer. Mes confrères critiques littéraires et mes amis du Barreau ne m’étaient d’aucune aide. À distance, ils étaient intarissables sur les fusions/acquisitions ou les subtilités du Code de la propriété intellectuelle, mais pour réanimer cette batterie, ils étaient démunis. J’ai senti à leur voix que tout ce qui avait construit et structuré leur vie jusqu’à présent, volait en éclats. Leur ignorance en mécanique les plongeait dans un abyme d’incertitudes. Leur incompétence dans les choses du quotidien les blessait au plus profond d’eux-mêmes. Je les mettais devant leur faiblesse pour la première fois. Le doute s’instillait en eux comme l’angoisse de choper cette grippe. Je finis par trouver l’aide d’un copain mécano qui avait quitté l’école à l’âge de quatorze ans. Mon désarroi devant ce moteur récalcitrant l’amusa beaucoup. En trois minutes, il fit redémarrer ma voiture. 


Morales, pas un bricoleur

Cette journée se poursuivit sur un mode ridicule et très désobligeant pour moi. Car, rien ne fonctionnait dans ma maison. C’est un voisin à la retraite, ancien plombier et grand prince, qui examina mes radiateurs. Je ne pourrais vous décrire ses gestes, ni le nom de ses outils, mais les fluides repartirent dans les tuyaux et la température s’éleva par miracle. En me rendant au supermarché le plus proche, une caissière me tança car j’avais pris quatre plaquettes de beurre, la limite réglementaire étant fixée à trois, elle me regarda comme si j’étais un ignorant. J’avais honte de mon inconsistance. Enfin, je me mis à la recherche d’un carnet de timbres pour ne pas perdre le lien avec mes belles relations. La Poste fermée, le Tabac/Presse dévalisé, mon inquiétude gonflait, je sentais la panique respiratoire s’emparer de moi. Et c’est là que je me rappelais de Christophe, ce camarade de collège, postier admirable, serviteur exemplaire, sportif couronné et lecteur intransigeant. Que je me rassure, il m’enverrait un carnet dans les prochains jours. Morale de cette histoire, que c’est bon et réconfortant d’avoir un bon ami facteur ! 




Commentaires