FACE AU CHAOS et CI-GIT LE VIEUX PARIS par TH.MORALES

Les romanciers, pas utiles à la nation en temps de pandémie

Pendant que l’hôpital est à bout de souffle, qu’on transfère des malades d’Est en Ouest, la haute-administration, ce tigre de papier, pond des circulaires par habitude, et l’édition pense à sauver ses fesses. Avec cette question dans toutes les têtes, le public sera-t-il au rendez-vous, après la crise sanitaire ? Ou Covid-19 signe-t-il la fin de la lecture comme folklore culturel et saisonnier d’un vieux pays en voie de décomposition ? On peut s’interroger sur la pérennité d’une telle activité demandant décidément trop d’efforts intellectuels, après des semaines de rediffusion à la télé de la 7ème Compagnie et de L’Arme fatale. Et ces chaînes d’info en stéréo qui, toute la journée, grésillent dans nos oreilles. On en parle de leur nocivité sur les organismes fragiles ou on laisse les infectiologues trancher ? Hier, je me suis réveillé, en sueur, le visage de Laurence Ferrari se confondait avec celui du Professeur Salomon, elle portait la barbe de Raoult et me verbalisait car je n’avais pas signé ma dérogation de déplacement pour pénétrer sur son plateau de CNews

Nous aurons tous besoin d’un sévère sevrage, d’une vraie désintoxication qui nous coûtera plus chère que l’achat de masques. Le Français fait ce rêve impossible : se griller une merguez au barbecue dans un coin de campagne retiré et refaire le monde avec des copains, autour d’une bouteille de rosé ruisselante, en priant que ce virus passe son chemin. Avant de s’acheter un roman à la mode, il y a aura d’autres chantiers prioritaires : l’assainissement des élites, la refondation de l’hôpital public, la mise sous séquestre des institutions européennes, etc… Aujourd’hui, à quelques heures du pic, le Français pense plutôt remplir son frigo et se barricader que de lire des histoires écrites par des types inutiles à la Nation n’étant ni réanimateurs, infirmières, caissières ou préposés au ramassage des ordures. Nous sommes quelques-uns pourtant à imaginer cet après-chaos et avancer une hypothèse. 

Réédition du Carnet d’un secrétaire de rédaction (1924) d’André Baillon


Bientôt, plus personne ne se souviendra de la fabrication d’un journal papier. Jadis, les informations étaient le quotidien d’une poignée de forçats, le plomb et la plume remettaient, chaque nuit, leur titre en jeu. Quand on avait goûté à ce métier ingrat, ses odeurs, ses rancœurs mais aussi ses minuscules bonheurs comme d’avoir réussi à caler une dernière brève en der, toutes les autres professions nous paraissaient tellement fades. Les articles, la titraille, le ballet des colonnes et le charme des entrefilets nous empêchaient de dormir, seule la sortie du canard comptait. Nous vivions dans un casernement volontaire et peinions à nous séparer au petit matin. Cette compagnie-là, de mots et d’encre, tend à disparaître. Déjà, notre vocabulaire a des accents de langue morte. J’ai des frissons quand j’entends les mots « morasse » ou « marbre » prononcés au zinc d’un bistrot. Je salue le bonhomme d’un discret hochement de la tête car lui et moi savons. Cette intimité-là ne s’oublie pas. J’avais une vingtaine d’années la première fois où j’ai posé les pieds dans une rédaction. Ce monde-là avait ses us et coutumes.


« Si Paname m’était conté », le film de Patrick Buisson enfin en DVD


La nostalgie n’est pas encore un crime. Elle le deviendra, soyez-en sûr, au train où la modernité avance et gangrène nos existences. Elle est pourtant le seul moyen qu’ont trouvé les Hommes pour supporter leur quotidien, pour avoir moins froid les soirs de grande fatigue. Elle est cet appel à l’aide, cette complainte désespérée qui vient du fond des âges, ce cri qui veut retenir la nuit. Se réfugier dans « hier », en l’espèce le Paris des années 50, c’est compulser, à la chandelle, un album de famille, se remémorer nos vieilles sociabilités urbaines et retrouver la trace d’une humanité instable mais terriblement vivante. Du haut d’un progrès chèrement acquis, ces marques souterraines de l’ancien monde peuvent sembler dérisoires, absurdes même. Pourquoi alors, soixante-dix ans plus tard, continuent-elles d’agir sur notre mémoire comme un aimant ? Nous revenons toujours à cet Après-guerre, borne indépassable de nos rêveries et de nos fantasmes. Tandis que l’ère du numérique nous file invariablement la courante.

Paris est devenu triste

Ce Paris disparu, royaume disparate de cafetiers, vitriers, lutteurs de foire, filles des impasses et forts des Halles a construit notre imaginaire en noir et blanc. Cette comptine des temps pas toujours heureux ni glorieux a sédimenté notre identité. Le cinéma d’Audiard, les poèmes de Prévert, les romans buissonniers de Blondin, les vins blancs frais servis au zinc, les bals populaires où les corps reprennent espoir et les seins en obus narguant le trottoir, notre histoire secrète se niche dans ces souvenirs-là. Une cour des miracles qui doit autant aux artistes qu’au sang des abattoirs, à la lumière chicaneuse du ciel qu’aux douceurs de l’édredon, un matin d’hiver. Paris était ce magma-là, incohérent et dangereux pour ceux qui ont un marteau-piqueur dans le cœur. Les promoteurs immobiliers avaient un autre rêve, peinturlurer la capitale de tracts publicitaires et rénover son habitat, quitte à faire fuir son habitant. Ils ont lessivé nos façades et ont exilé son petit peuple pour ne conserver que des boutiques et des musées. Paris ne fut pas toujours cette mégalopole hors-sol duplicable à l’infini, l’esprit canaille à la limite du féroce se moquait de toutes ces fausses valeurs. Les truqueurs n’y résistaient pas longtemps. Des barricades ou des faubourgs, des salles de théâtre ou des bistrots, on avait appris à se méfier du clinquant et de la morale des puissants. On y parlait une langue vive et imagée, les caractères s’y exprimaient plus qu’ailleurs avec une force et un aplomb que les autres régions françaises nous enviaient.

Oui, l’Air de Paris était parfois malsain à l’heure de pointer à l’usine mais il était aussi empli d’une communion réelle. Petit-fils d’un pinardier, accessoirement producteur de limonade et alchimiste du quinquina, j’ai souvent entendu mon grand-père évoquer ses escapades sur les quais de Bercy. Et j’ai vu danser, dans ses yeux, les fantômes de sa jeunesse, c’était aussi beau que la rue Lepic, un jour d’affluence. Notre société hygiéniste n’aime pas les odeurs de graillons et encore moins les remugles du passé. Elle se rengorge de transparence et de « vivre ensemble » alors que les Parisiens n’ont jamais été aussi désemparés et tristes.

Patrick Buisson à la recherche du Paris perdu

Pour humer ce parfum inimitable de Paname, celui-là même qui prend aux tripes et colle à la peau, il faut vous procurer le film de Patrick Buisson réalisé par Guillaume Laidet (produit par la chaîne Histoire et l’INA), enfin disponible en DVD chez René Château Vidéo. Ce documentaire repose sur des dizaines d’archives et des musiques d’époque, il nous dévoile un Paris oublié, à la fois miséreux et merveilleux, dans ses gestes et ses habitudes du quotidien. Vous aurez droit à un défilé de gueules splendides, on est chez Melville et Grangier, vous y apercevrez la poitrine comprimée de Dora Doll, les manières taquines de Paul Frankeur, la silhouette de Bob le Flambeur et même, subrepticement, le visage poupon de Jean Carmet accoudé au comptoir. Ce documentaire vaut également par la qualité de son style, le meilleur de la littérature populiste y est distillé. Entendre parfaitement restitués les mots de Jacques Perret, Henri Calet, René Fallet, Léo Malet, Simenon, Robert Giraud, Boudard, Marcel Aymé, Jean-Paul Clébert ou ceux d’Aragon, est un enchantement pour les oreilles. On ne saura jamais qui, de Paris ou de l’écrivain donnait du talent à l’autre. La grisaille lui allait si bien.

  

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