Bye Crooner ! par Th. Morales et Paris et le Mystère français des JO par Sophie de Menthon

 

Guy Marchand disparait. Quelle destinée…


L’Argentin de Belleville n’avait pas toujours de belles manières. Il était rude souvent, discourtois parfois pour un homme de la Pampa, vraie tête de lard du chobizenesse, mauvais garçon des dancings, le poing facile, le sang chaud, la rancune tenace, le verbe cassant et cette superbe désinvolture que l’on n’apprend pas au Théâtre Français mais dans les garnisons d’élite. Le régiment fut sa maison de la culture ; les fortifs, son garde-fou. Il pouvait vous décocher une droite sur un malentendu, c’était sa façon d’instaurer le dialogue, de poser les bases d’un débat équilibré. Sans filtre. Jamais apaisé. Chambreur et souverain. D’une sensibilité mal régulée. Altier et poulbot dans un même élan. Gouailleur et rêveur. Il balayait les emmerdes d’un rire nerveux, même si la pilule passait encore difficilement. Il avait connu la gloire et les phases de retranchement. La « Passionata » et les déveines commerciales. Le compagnonnage avec les stars (Ventura et Belmondo) puis les strapontins des dernières années quand la lumière commence à faiblir. À chaque fois, à chaque apparition, il vous cueillait, en souffre-douleur ou en vieillard réfractaire, dans une comédie ou une série télé ; sa voix était le réceptacle de notre jeunesse. Nous y plongions avec délice. Il y avait tout dans ce timbre effronté, le côté bateleur chargé de gaudriole et, en même temps, une nostalgie ébréchée, le lent délitement du temps qui passe, les honneurs d’un monde enseveli, les foucades de la rigolade. Guy Marchand était mordant avec les cons, charmeur avec les femmes racées, sublime dans les rôles d’abrutis sûrs d’eux, il avait installé une forme de tension dans le cinéma des années 1970/1980, un humour dirigé contre lui, un style grandiloquent, bas de plafond, méchamment victimaire, râblé et laissant, malgré tout, entrevoir une émotion cabossée, celle des perdants qui pleurent, à la nuit tombée. Comme Jean-Pierre Marielle, Guy Marchand a joué les boomers virilistes, les cadres sur-vitaminés, les gigolos en capilotade, les héros de la croissance sans les amener dans les fossés de la caricature. Seuls les professionnels de cette stature-là sont capables d’insuffler le bon dosage. Et il faut aimer les cons pour les interpréter avec génie, c’est la grande leçon de cette génération qui se fait, peu à peu, la malle. Sa disparition à 86 ans intervient après un long cortège de départs, les acteurs nés dans les années 1930 se comptent désormais sur les doigts d’une main. La filmographie de Guy Marchand n’est pas compréhensible pour les nouveaux inquisiteurs, trop prompts à liquider le passé, à fustiger nos bamboches et notre second degré, à vouloir sans cesse nous rééduquer. Nous n’acceptons désormais que l’art sous blister, dépollué d’amertume et de rage, imperméable au rire des copains et à l’esprit boucanier. Guy Marchand était le contraire d’un acteur docile. Ses réflexes d’ancien officier para l’ont admirablement conservé des génuflexions propres à ce métier. Il l’a payé au cours de sa carrière. Une liberté de ton dont nos médias sous camisole ont oublié le fracas et la puissance.

Charme vénéneux

Cette tête brulée ne mâchait pas ses mots, évoquant ses problèmes récurrents de fric, ses amours tempétueuses ou la mort qui rôdait autour de lui. Il l’avait dans le viseur depuis déjà un certain temps. Il a dansé avec la faucheuse un ultime tango qui aura duré quelques années. Cet excellent cavalier, qui avait troqué la motocyclette pour le pur-sang, les culottes courtes pour les blousons en cuir pleine fleur, ne se faisait pas d’illusion sur l’issue fatale ; teigneux, il ne lui a pas facilité la tâche. Guy Marchand n’était pas manœuvrable. Quand il passait sa tête dans le poste, on pouvait s’attendre à du vitriol, le désenchantement âpre du titi parisien qui a vécu mille vies, vendu des milliers de disques et travaillé avec les réalisateurs de renom. Quelle destinée ! Lui qui détestait ce standard et aurait préféré que l’on se souvienne de ses nombreux albums de jazz mâtinés de rythmes latins, en musique, c’était un bohème puriste. Je me souviens avoir été traîné par mes parents au Bataclan, à l’un de ses concerts, il y a vingt-cinq ans, j’étais alors peu sensible à son attirail de crooner francilien, ce soir-là, j’avais été subjugué par le type, son charme vénéneux, sa répartie, sa morgue jubilatoire, sans modération.

J’ai follement aimé ce mec-là, en entremetteur dans l’Hôtel de la plage, dans le trench de Nestor Burma ou pour son arrivée guignolesque dans l’appartement de Catherine Alric (Tendre Poulet), je cite de mémoire, il lui demande si elle a quelque chose de « blanc, de frais et de pétillant à boire ». Qui n’a pas vu Paul Memphis en blazer blanc déboulant au volant d’une Jeep Cherokee dans les Sous-doués en vacances ne connaît rien au cinéma de divertissement !

 

Sophie de Menthon fait son mea-culpa : comme d’autres, elle avait prévu – à tort – des désastres organisationnels lors des JO. Mais maintenant la belle « parenthèse », où régnait ordre, sécurité, bonne humeur, s’est fermée. Elle s’interroge : et si on ne la fermait pas ?


La fameuse parenthèse, le bonheur éclatant des Français, les succès en série, Paris la magnifique dont on devient fiers et dont on avait oublié qu’elle fut si belle, les Parisiens aimables, les policiers encore plus, le métro qui fonctionne facilement arpenté par son PDG devenu agent d’accueil, l’organisation qui ne faiblit nulle part, les rues propres, les éboueurs qui passent plus… on pourrait poursuivre la litanie du bonheur. En un mot, on a été bons sur toute la ligne.

Un peu secoués dans les médias, les prévisionnistes en catastrophes se sont reconvertis en présentateurs groupies oubliant la morosité des longs mois de préparation… et moi-même qui me suis trompée avec obstination, imaginant les déboires en série, non pas ceux des athlètes mais ceux des organisateurs car ayant hélas l’expérience de toute la complexité administrative et de la lenteur pour faire quoique ce soit, y compris un simple passeport ! 

Moi, qui éructais de rage à Paris contre les rues brusquement interdites puis ouvertes sans raison, les barrières partout, les stations de métro fermées, les QR code dont on avait besoin pour aller au bureau mais que l’on refusait d’attribuer sans explications, les monuments qu’on ne voyait plus, la Concorde impraticable, les ponts fermés, la Seine qu’on ne pouvait traverser ni à la nage ni à pied ni en voiture, le Champ de Mars clôturé… les gens de tellement mauvaise humeur que les piétons s’insultaient en se croisant, les bouquinistes qu’on a failli virer, les vélos bousculés par les automobilistes, les automobilistes menacés par les 2 roues, les sirènes permanentes de voitures de police qui manquaient de renverser tous ceux qui étaient sur leur chemin (mauvais signe !), les restaurants inaccessibles, la place du Trocadéro transformée en gymkhana, etc. Comment pouvais-je imaginer le coup de baguette magique !

La France à la hauteur

Alors que s’est-il donc passé ?  Comment comprendre ce renversement ? Une fracture de plus entre Paris et la province qui n’a pas vécu le tremblement de terre des trottoirs de la capitale et puis il faut le dire : un échec absolu de la communication gouvernementale et de la mairie de Paris pendant les préparatifs et les travaux qui ne s’achevaient jamais et dont on ne voyait pas le résultat. « On » nous expliquait par ailleurs que cela allait coûter une fortune, que rien ne serait prêt, les politiques s’en mêlaient, les oppositions s’opposaient, on dissolvait les Jeux olympiques comme l’Assemblée nationale ! La dépression gagnait… et toujours aucune info sur le pourquoi de ce qui nous paralysait, il eût été facile pourtant de nous expliquer que nous retrouverions la liberté de circuler, de dire pourquoi telle artère était condamnée et jusqu’à quand, de donner les heures d’ouverture de certains ponts, la durée des travaux et pourquoi on les faisait. On aurait pu éviter d’ordonner aux salariés de rester en télétravail, d’aller suggérer de fermer les entreprises (sic) sans mot dire aux patrons… bref, de décourager le peuple de Paris et par contagion tous les Français.

Maintenant, on nous dit que c’était une parenthèse magique mais que c’est fini. Mais pourquoi ? Ne peut-on pas augmenter les effectifs des policiers pour conserver cette sécurité appréciée ? Peut-être peuvent-ils continuer à nous serrer dans leurs bras quand nous sommes perdus ! Nous nous engageons de notre côté à sourire au lieu de râler, à être aimables avec les passants, à ne plus jeter de papiers par terre en participant à l’objectif d’une ville propre. Les travaux dans Paris bénéficieraient de pancartes explicatives chaque semaine pour que nous nous armions de patience. Les aménagements mis en place pour favoriser l’accessibilité à l’occasion des Jeux paralympiques deviendraient le parangon de l’accès pour tous aux transports en commun. La maire de Paris arrêterait de nous punir de tout, et nous rendrait une partie de la ville qu’elle nous a confisquée au nom de je ne sais quelle idéologie. Nous resterions fiers de la capitale en contribuant à cette fierté avec une nouvelle attitude de part et d’autre.

Mais au-delà de ça, la question intéressante est de savoir qui est responsable de ce succès des Jeux olympiques auquel personne ne s’attendait ? On sait toujours qui est responsable de ce qui ne va pas, qui nous met des bâtons dans les roues, qui nous matraque fiscalement, qui laisse aller à vau-l’eau insécurité et drogue, coupables en liberté… En revanche aucune idée de qui sont les super patrons qui ont réussi à surmonter les obstacles, les interdits, les retards, supervisé les entrainements des athlètes, la mise en valeur des monuments, la capacité à recevoir les visiteurs et les touristes… qui a obtenu toutes les autorisations qui ont laissé place aux innombrables interdictions et formalités qui polluent notre vie quotidienne ?

C’est finalement le grand mystère de ces Jeux. Certes, le président de la République n’est pas en odeur de sainteté, mais admettons qu’on lui doit un peu cette réussite. D’ailleurs, si les jeux n’avaient pas été à la hauteur, que ne nous lui aurions pas reproché !  Le grand Manitou organisateur Tony Estanguet lui, pourrait incontestablement être Premier ministre instigateur de tous les consensus puisque finalement on cherche toujours un homme providentiel… qui peut le plus, peut le moins.  Il faut donc ne rien lâcher et revendiquer au quotidien ce génie français qui s’est tout à coup libéré, il faut créer partout les mêmes conditions de cette liberté, arrêter d’imposer aux Français un mode de vie qu’ils n’ont pas choisi et supprimer ou revoir tout ce qui bloque les entreprises et fait de la France un pays de très mauvaise humeur !

 

 



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